Baudelaire n’est pas seulement un poète et le célèbre auteur des Fleurs du Mal. C’est également un critique d’art avisé. Ce recueil intitulé « Écrits sur l’art » rassemble tous ses propos concernant l’art écrits entre 1845 et 1855. L’assemblage souffre du voisinage. c’est parfois répétitif et ennuyeux mais on y trouve aussi des pépites qui transcendent la perception de la beauté et de l’art chez celui qui détestait les pâles copies d’un monde ordonné. Exhalant le parfum du rêve et de l’imaginaire, on trouve des pages exaltées consacrées à : « Exposition universelle de 1855″, « Salon de 1859 », « L’Art philosophique », « Le Peintre de la vie moderne », « Peintres et aquafortistes », « L’oeuvre et la vie d’Eugène Delacroix », « Lettre à Manet du 11 mai 1865. » Se moquant des genres et des hiérarchies sa vision bouscule celle de ses contemporains à savoir qu’elle doit être ouverte et non fermée, éloignée de toute conformité, rebelle, aérienne, légère telle la main du pianiste au-dessus du clavier.

Je n’adhère ni ne comprend toute la pensée de cette partition mais elle possède le don de me faire réfléchir et de dresser des perspectives moi qui troque parfois mon stylo pour un pinceau. Le génie sans travail n’existe pas et la virginité créatrice est illusoire. Vous avez tôt fait d’être bloqué quand vous n’avez pas de limites ! L’absence de cadre n’est pas la définition du génie ou de la créativité. Le talent se nourrit du monde qui l’entoure, il exhale les joies et les douleurs, il sublime les peines et les malheurs, il s’élève dans le désir. La technique est nécessaire mais ne doit cependant pas être un carcan. Plutôt un levier libérateur. L’art, ami des muses et des fugitives beautés, est bien sûr une affaire de sentiments et chez Baudelaire la passion met le feu à la pensée.

« Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique ; non pas celle-ci, froide et algébrique, qui, sous prétexte de tout expliquer, n’a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute espèce de tempérament ; mais, – un beau tableau étant la nature réfléchie par un artiste, – celle qui sera ce tableau réfléchi par un esprit intelligent et sensible. […] Pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons. »

L’artiste ne gagne pas sa vie. L’art est sa vie. « Gagner sa vie » quelle expression barbare ! Le travail remplit votre frigo mais quand vous avez la vocation il remplit votre cœur ! L’artiste est un privilégié si son art le fait manger. Entendez cette expression sous ses deux sens. Baudelaire critique d’art ne cesse jamais d’être poète : « Il m’arrivera souvent, écrit-il, d’apprécier un tableau uniquement par la somme d’idées ou de rêveries qu’il apportera dans mon esprit« . Il encense Delacroix qu’il qualifie de « peintre essentiellement littéraire » tandis qu’il raille la ligne dure du dessin d’Ingres son rival. Il s’adresse également à ceux qu’il pourrait qualifier de laborieux travailleurs. « Monsieur Victor Hugo, dont je ne veux certainement pas diminuer la noblesse et la majesté, est un ouvrier beaucoup plus adroit qu’inventif, un travailleur bien plus correct que créateur. Delacroix est quelquefois maladroit, mais essentiellement créateur. »

Baudelaire parle de la peinture comme de la littérature, une critique doit être enflammée, neuve, inconsciente, folle, étrange, démoniaque, romanesque… et non une route déjà mille fois empruntée ! Il s’agit d’une épopée qui ne suit aucun pas. L’amateur d’art éclairé Charles Baudelaire ouvre effectivement des horizons ! Dans ces pages on découvre le théoricien du romantisme et de l’imagination, du beau et du comique dans l’art, l’écrivain de la modernité qu’il fut avant même d’avoir écrit les Fleurs du Mal. On parle aussi du génie qui serait le talent offert dès la naissance et qui éclate au grand jour avec le travail nécessaire à le mettre en oeuvre.

« Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur. Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté, l’enfance douée maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et de l’esprit analytique qui lui permet d’ordonner la somme de matériaux involontairement amassée. »

Un enfant peut parler aussi bien à une plante qu’à un animal. Il n’a pas encore de limites sur ce qui est bien ou mal. Qui mieux que lui pour les faire parler dans l’art ? Mais peut-il tout réinventer sans le secours de l’adulte ? Derrière le masque de la création, l’idéologie de l’enfance est-ce l’illusion de la pureté inventive, de l’innocence, de l’absence de toute technique dans une sorte de romantisme qui ne s’assume pas ? Débarrassé du modèle et de l’expérience, se moquant de la Vérité, l’être à l’aube de sa vie ou de sa carrière ne peut/veut fonder sa réflexion que sur la simple imagination. Pour un artiste, renouer avec l’enfance, l’insouciance, c’est se séparer des dogmes, s’armer d’un regard neuf, parler aux objets ou aux animaux, mépriser les frontières, jalouser les différences. Est-ce vanité de se réclamer d’une pareille perception chez celui tel que Baudelaire qui ne cherche pas mais qui trouve ?

« Chaque siècle, chaque peuple ayant possédé l’expression de sa beauté et de sa morale, — si l’on veut entendre par romantisme l’expression la plus récente et la plus moderne de la beauté, — le grand artiste sera donc, — pour le critique raisonnable et passionné, — celui qui unira à la condition demandée ci-dessus, la naïveté, — le plus de romantisme possible. »

Puisqu’il s’agit de définir la beauté à travers l’art, à travers la vie ou à travers l’oeuvre de Beau de l’Air, je dirai pour conclure et en émettant des réserves concernant cet avis péremptoire que la beauté, c’est le regard qui s’arrête et qui reste là même quand il s’en va.

Nowowak

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