Pourquoi le feel good est-il en ce moment la branche de la « littérature » qui cartonne le plus ?

Il y a deux raisons.

La première explication est que le feel good se lit très vite et s’écrit très vite. A une époque où l’effort est proscrit, les lecteurs et les auteurs sont ravis. Et puis l’abus des facilités, la simplicité de la syntaxe et l’absence de mots compliqués permettent de croire aux premiers qu’ils savent lire et aux seconds qu’ils savent écrire.
Les effets pervers de cette mode font que n’importe qui s’improvise auteur et que les éditeurs se résignent à servir la soupe que l’on leur demande en écartant les « produits frais ». Un peu comme si le bio était éradiqué au profit de l’industriel voire du clonage. L’un parce qu’il est trop cher l’autre parce qu’il est trop ardu à lire.

La seconde explication est que le feel good est rempli de bons sentiments. Or à notre époque de délabrement moral, où l’esprit lucide dégueule sans cesse sur les avanies humaines, il est de bon ton de s’adonner à l’art guimauve. Cette non-littérature (si on part du fait qu’elle ne passera pas le cap de la postérité) masque les aléas conflictuels personnels et à défaut d’élever fait flotter le lecteur dans une douce hébétude.

Pour vivre heureux vivons décérébrés !

En lisant du feel good, le plaisir n’est pas troublé par des métaphores hardies, des mots de plus de trois syllabes, des termes ardus, de longues descriptions, tout coule de source. S’identifier aux personnages est un jeu d’enfant tant l’auteur nous a concocté à merveille sa recette populaire assimilable à la soupe du même nom.

L’auteur de feel good est un orfèvre en non-matière qui écrit pour les autres au lieu d’écrire pour soi, ce qui est la marque du vrai écrivain. Il n’en a cure du Goncourt. Encore que le formatage et la déformation étant tellement à l’oeuvre que bientôt les Prix seront dévolus à des auteurs de Littérature Chamallow. Chercher le succès avant même la première ligne en dit long sur l’absence de vocation. Admettons que tout ce que je dis est faux. Admettons que je sois un sale obsédé de Musset et de Courteline, que mes nuits soient hantées par Oscar Wilde et Stefan Zweig.

Comment définir une littérature légère, facile, superficielle ? Comment dans les rayons la ranger sans honte aux côtés de ceux qui seront là encore dans mille ans ?

Face à la médiocrité ambiante l’éditeur se frotte les mains ! Il perd les valeurs qui jadis lui ont fait épouser la Cause, le voilà qui ne pense qu’au fric, qui dénature sciemment la littérature ! Le voilà qui vide ses pieuses étagères où végètent des anciens Prix Nobel ou Goncourt pour laisser place aux couvertures rose bonbon. Il prévient tous ses auteurs : sautez des lignes, faites des phrases courtes, un drame suivi d’une bonne nouvelle, un drame, une bonne nouvelle. Le feel good, le chaînon manquant.

Le lecteur fatigué des petits caractères et des phrases qui durent un chapitre se régale ! Il culpabilise de moins en moins après avoir lu quelques pages d’une arlequinade cousue de fil blanc. Il s’est renseigné : toute le monde l’a lue ! Un poème le déstabiliserait, un polar le stresserait, un thriller l’épouvanterait, un classique le dénigrerait, le feel good est le genre parfait car devenu consensuel ! Il est interdit d’en dire du mal, sous peine de devoir lire trois Marc Lévy et deux pater. Ô merveille, il n’est plus honteux de lire des romans de gare.

Les lecteurs d’aujourd’hui qui revendiquent haut et fort ce genre confondent passer deux heures agréables et distrayantes avec passer deux heures agréables, distrayantes et instructives. Ils en ont assez des livres qui apprennent en même temps qu’ils nous prennent ! Nos contemporains sont fatigués, épuisés par la vie, par leur emploi du temps de ministre, ils veulent des pauses. Pas de souci, le danger est lorsque cette pause s’éternise, devient un standard, une habitude, lorsqu’elle s’immisce dans l’inconscient collectif au point de chasser ce qui a fabriquer notre culture. Car disons-le sans peur : lire du feel-good n’améliore pas votre culture. Sauf pour les adolescents qui n’ont rien vu rien entendu.

S’il était né plus tard, Bacon n’aurait pas écrit : « Tout ce qui est digne d’exister est digne de science. » Il aurait écrit si le feel good n’existait pas il ne faudrait surtout pas l’inventer ! Trop tard. Autrefois un livre avait pour but de révolutionner l’âme du lecteur. Il le marquait. Vingt ans après une relecture s’imposait. Le feel good ne vise qu’à nous faire passer le temps. C’est dire son haut degré d’ambition.

Nowowak

7 commentaires sur « Le feel good, la soupe populaire ! »

  1. J’aime lire du feel-good, mais je ne te ferai pas réciter deux pater, car je ne défends pas becs et ongles ni mes lectures ni même ce que j’écris. Je suis assez raisonnable pour me dire que tous les êtres humains ont le droit d’exprimer son ressenti. Et puis, tu me fais marrer. En ce moment, j’écris une saga historique (romance… ou roman historique, la différence est grande et les lecteurs ne savent pas trop où le ranger, arghhh, que j’ai horreur des cases). Lorsque j’ai dit à ma bêta (qui méprise le feel-good), que mon prochain écrit en serait un, elle a recraché sa tasse de café sur les touches de son clavier.
    Je me demandais si tu connaissais le groupe FB : Dé-lire Au Bord ‘Elles ……. (..), je te conseille si tu ne le connais pas de t’y intéresser de plus près. Un groupe de lecteurs et d’auteurs qui défend la bonne littérature, avec des phrases longues sur tout un chapitre. Et puis, il y à moi, romancières de roman à l’eau de rose qui tente de remettre ces moutons égarés sur le droit chemin. Bref, je te conseille vraiment d’y faire un tour, tu seras accueilli à bras ouverts.

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    1. Je ne suis pas sur Facebook. Je n’ai rien contre ceux qui lisent du feel good sauf s’ils prétendent que c’est de la grande littérature et que c’est une saine évolution. Mon souci est le déluge qui s’abat sur les rayons, qui envahit tout et met en péril les classiques et les livres plus ambitieux.

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  2. Je suis heureux de savoir que je n’appartiens pas à cette catégorie de lecteur.
    Je fais partie des heureux « élus » qui ont lu ou lisent Hugo, Chateaubriand, Yann et Henri Quéfellec, Kessel, Heni Troyat, Romain Gary, Bazin, Roger Vercel (de son vrai nom Roger Crétin), Patrick Modiano, Erik Orsenna ou Tahar ben Jelloun.
    Des auteurs plus intéressants et divers dans leurs romans et histoires que ces pseudos écrivains actuels.
    https://trigwen.wordpress.com/2019/08/19/a-la-decouverte-du-nouveau-monde-chapitre-13-de-jacques-cartier-a-ville-marie/

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  3. Oui, le feel-good s’écrit vite et se lit vite ; oui, l’exigence des lecteurs baisse mais il y a une autre raison à son succès : on a tous besoin de rêver et d’espoir, or la poésie a disparu des rayons, la « littérature » contemporaine est dans 90 % des cas de l’autofiction. Le feel-good et le polar se sont engouffrés dans ce vide.

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  4. Très bon article qui rejoint ce que je pense. Malheureusement, les lecteurs de ce genre cherchent à s’évader et se faire du bien dans l’immédiat, sans chercher un minimum à creuser. Il m’arrive rarement d’en lire mais si je le fait, il faut qu’il y ait un minimum de bien-être pour mon cerveau ! De toutes les façons je suis incapable de lire un seul genre, j’ai besoin de varier pour que mon plaisir de lecture reste intact 🙂

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  5. Bonjour,
    Perso, il vaut mieux lire un « feel good » que de ne rien lire du tout ! Moi, je peux tout aussi bien lire un roman d’Agnès Martin-Lugand qu’un livre d’Oscar Wilde ou de Huysmans … Un livre doit avant tout me faire du bien, m’apporter quelque chose et le feel-good m’apporte de la joie simple.
    Je te trouve un peu dur sur le sujet mais ton analyse est intéressante. Comme l’écrit Ju lit les mots, il me faut moi aussi lire plusieurs genre pour garder le plaisir de la lecture
    Bonne journée

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    1. Un feel good peut faire autant de bien qu’une chanson de Chantal Goya ce n’est pas pour cela que cela doit être considéré comme de la littérature or le feel good prend toute la place, c’est de cela que je parle : la vraie littérature a du mal à émerger dans cet océan de guimauve hautement revendiqué. Les éditeurs publient les yeux fermés les feel good et ferment les yeux sur le reste !

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