La bouche pâteuse et la tête lourde, je m’assois à une table de la « Marmite Dorée » où à peine installée on m’apporte avec célérité un thé brûlant. Je viens trois quatre fois par semaine, le personnel connait mes habitudes. Je m’installe au fond de la salle, sur une banquette moelleuse et je commence à écrire. Je suis aux premières loges. Le pub est rempli d’une foule hétéroclite qui ne demande pas de gros efforts de réflexion pour en être inspirée. Le thé est trop chaud. Peu à peu je sens une odeur de mandragore qui s’échappe de la fumée blonde. Je commence à partir dans les prémisses de l’écriture quand le couinement d’un rat disparaissant sous les lattes du plancher me tire de ma rêverie et me fait grimacer. Je déteste cet animal. Presque autant que les araignées. Je préfère les furets, le mien s’appelle Édouard, il a trois ans et il possède une agilité de fauve.

Hélas parfois il fait des bêtises. Il aime aller là où les monstres les plus redoutables n’osent pas s’aventurer. Je le récupère parfois dans un sale état. Je dois justement me procurer de l’huile de Morhock pour guérir de nouvelles plaies. Édouard s’est blessé et j’ai besoin de me rendre dans le Quartier des Nocturnes pour dénicher de la Poudre de Sabord. Le pauvre animal s’est pris dans les mailles d’un grillage rebelle en courant après un lapin-cigogne. Il s’est fait de profondes écorchures qui vont mettre des mois à cicatriser. Le baume de l’enchanteur que j’ai acheté Rue des Mages n’a pu qu’atténuer la douleur. On m’a conseillé des branches de philotexera en infusion incorporé à de la Pommade de Musaraigne mais je n’aime pas le nom de cette plante. Sa sonorité ne me plait pas. Je sais, la crainte d’un nom ne fait qu’accroître la crainte de la chose elle-même mais mon instinct me guide souvent avec justesse. Le Quartier des Nocturnes est rempli de boutiques et de sous-sols qui servent de laboratoires à des chimistes d’un autre âge. Ils vendent des plantes étranges, des graines, des filtres mystérieux et des potions qui feraient vomir un troll des montagnes.

Mon manuscrit m’absorbe complètement et chaque nuit je rêve de montures volantes qui m’emportent au-dessus des collines, de reptiles énormes, d’oiseaux préhistoriques, d’horribles ptérodactyles qui m’emportent dans leurs griffes géantes au-dessus des montagnes. Du matin au soir je ne pense qu’à cela. Je vois des dents qui claquent, des monstres tapis dans l’ombre, des chiens menaçants, des sorciers, des fantômes, des cerbères, des créatures maléfiques, des ennemis dangereux qui transplanent, des chaudrons en flammes, des magiciens qui d’un coup de baguette annihilent le danger. Peut-être devrais-je écrire autre chose. Une histoire d’amour chez les moldus. Un conte romantique sans sortilèges ni baguettes magiques ni détraqueurs. Une arlequinade. Pourquoi pas, écrire un feel good, je le ferai sans doute un jour… quand il gèlera en enfer !

Une tempête souffle sur la ville. Le vent jettent les tuiles au sol. Des clients viennent d’entrer dans le pub. Ils poussent la porte et dans un rai de lumière des particules de sable et de poussière s’engouffrent. Une tension extrême flotte dans l’air. Un froid intense congèle les verres et leur contenu. La lumière vacille et disparaît. Au loin un chien hurle à la lune. L’obscurité n’est troublée que par quelques lampions habités par des vers luisants. On dirait que la mort a rendez-vous dans cet endroit soudain aussi inhospitalier qu’un nid de serpents. Les gens sont tétanisés même les anciens n’osent pas s’enfuir. Les étrangers s’avancent dans un silence d’agonie.  Comme s’ils portaient toute la tristesse du monde. L’atmosphère glacée donne la chair de poule. Je suffoque comme si on m’avait porté un coup à l’estomac. La moindre forme devient menaçante.

Une angoisse me tord l’estomac. Je sens une haleine fétide dans mon cou. Je n’ai pas le temps de crier qu’une main s’empare de ma gorge, la serre très fort, la broie comme une noix que l’on voudrait exploser en mille morceaux. Les poumons comprimés, je devine que je vais bientôt mourir. Partir vers l’au-delà sans connaître l’avenir de mon manuscrit. Sans revoir mes enfants et mes amis. Sans toucher mon chèque mensuel pour mes droits d’auteur. Non ! J’ai de la chance. Je me sens tirée violemment par l’arrière. Ma gorge se libère. Le souffle affreux se retire. Une odeur sucrée passe sous mon nez. Le serveur me sourit tout en me sauvant d’une mort atroce. D’un geste bienveillant il me propose des biscuits au pissenlit qui d’après lui sont recommandés pour s’extraire des rêves encombrants.

– Bien sûr que ça se passe dans votre tête mais pourquoi donc faudrait-il en conclure que ce n’est pas réel ? me demande le serveur.
– Ma gorge est sèche comme du parchemin, s’il vous plaît il vous reste de la liqueur de pampleprune ?
– Je vous en apporte.

Pendant des siècles, les magiciens ont tenté de consigner dans des grimoires les formules et les rites permettant d’invoquer les démons. Le pub dispose d’une large bibliothèque où l’on peut trouver des remèdes pour chasser les cauchemars. La lumière est revenue. Je repose le livre étrange que j’ai emprunté et qui raconte une histoire abracadabrante avec un jeune sorcier qui défie le plus grand mage de l’histoire. Des images s’emparent souvent de moi au cours de ma lecture. Ce livre semble doué d’une vie qui lui est propre et entraîner ses lecteurs sur des chemins de traverse. Je devrais éviter ce genre de fictions et lire plutôt des romans de gare qui se déroulent gentiment entre une plage privée et un palace. Des lieux pour touristes où de beaux jeunes gens tombent amoureux, s’en vont en voiture de luxe vers des pays lointains et dilapident leur fortune. Pas d’elfes ou de princes des ténèbres sous le lit dans ces histoires pour âmes fragiles.

Ces derniers temps je mélange fréquemment la réalité et la fiction. Je ne sais plus dans quel monde je vis et il m’arrive de plus en plus souvent d’avoir l’esprit en vadrouille, de me cogner la tête ou le genou comme un animal aveugle, de sortir dans la rue sans me rappeler où je me rendais. Un brouillard  loge dans mon esprit depuis que j’ai commencé ce manuscrit. Ai-je eu raison de choisir ce sujet ? Ce sont nos choix qui montrent ce que nous sommes vraiment, beaucoup plus que nos aptitudes. Je ne suis pas très satisfaite de l’avancée de mes écrits, ils m’entraînent trop loin, ils me portent trop sur les nerfs. Il vaut mieux que je change d’air, que je disparaisse comme par magie.

Nowowak

21 commentaires sur « Je me prends pour JK Rowling »

  1. Pas du tout encline au thème, j’aime néanmoins la magie contrastée entre rêve et réalité. Une idée intéressante pour nourrir ce personnage et qui fonctionne bien avec tes mots.
    J’imagine que tu as disséminé de nombreuses références qui parleront davantage à ceux qui aiment Harry Potter.

    Aimé par 2 personnes

    1. Oui il y a plusieurs clins d’oeil mais c’est une version qui m’est venue en flash comme toutes ces histoires que j’écris en me mettant provisoirement à la place d’un auteur. J’élude plein de facettes pour me concentrer sur une seule. C’est très arbitraire mais proche peut-être d’un morceau de la personnalité de l’auteur ou d’un instant de ce qu’il est. C’est très subjectif.

      Aimé par 3 personnes

      1. Pourquoi un brin ? Un bouquet, une forêt, l’Amazonie ! Sinon ça va toi ? Cela fait longtemps que l’on ne s’est pas vus ! On se boit un verre un de ces quatre ? Demain ? Ce ouiquende ! Tu fais quoi pendant les vacances ?

        Aimé par 1 personne

  2. Voilà qui change un peu, cher ami..
    Nous transporter dans l’univers de la sorcellerie avec autant de talent me plaît beaucoup et moi qui adore les tisanes, j’essayerais bien celle à la mandragore…je parie qu’elle me ferait un effet stupéfiant 😉

    Aimé par 1 personne

  3. Je ne sais pas si tu as avancé dans ton manuscrit mais y penser t’emmène sur d’étranges chemins.
    Ce récit est captivant et on t’imagine fort bien dans cet étrange pub entouré de ces créatures dangereuses et plongé dans la recherche d’idées pour avancer dans ton manuscrit.
    Certains passages sont passionnants et on les imagine facilement tant ils sont bien décrits. Les situations dangereuses dans lesquelles tu te retrouves sont si bien écrites et décrites qu’on se prend à devenir spectateur passif, incapable de te porter secours.
    Ces animaux bizarres, ces pommades étranges qui te rebutent nous plongent vraiment dans un monde fantastique.
    Bravo à toi qui, grâce à ton imagination débordante et ta riche connaissance de notre vocabulaire et de notre langue, t’es vraiment retrouvé dans la peau de la créatrice du petit sorcier : parvenir à plonger dans son monde n’est pas donné à tout le monde. Chapeau bas monsieur Novowak.

    Aimé par 1 personne

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