« Le premier meurtre, c’était chez moi. Ce premier meurtre avait été la matrice de tous les autres à suivre. Le modèle, en quelque sorte. Et c’étaient les murs de ma chambre qui avaient vu éclore cette genèse affreuse. Mes murs étaient porteurs d’horreur. » Quel être assez insensible pourrait rester dans cet appartement en sachant l’ignoble drame qui s’est déroulé à l’intérieur ? Vivre comme si de rien n’était, ne pas y penser, entrer et sortir de la salle de bains sans que cela nous fasse ni chaud ni froid, chantonner, boire, manger, aimer, respirer, totalement imperturbable, difficile d’imaginer un pareil détachement. Effacer l’empreinte dans les murs et dans sa propre chair de ce viol suivi d’un égorgement dans sa proche chambre à coucher qui pourrait ?

 » J’avais peur, une peur bleue, peur du bagage émotionnel d’un lieu de vie. Il me semblait que j’étais devenue une sorte d’éponge, de buvard, une antenne qui captait de façon surnaturelle tout ce qui s’était passé dans une maison. »

Personnellement rien ne m’est égal. Chaque détail compte. Je vois tout, j’observe tout, je sens tout. Je ne méprise rien parmi le vivant. Et un souvenir est un être vivant. Je déteste que le passé toxique surgisse à l’improviste encore plus le passé qui n’est pas le mien. J’aime être neuf, renaître au lever du soleil. « Les murs ont une mémoire. Et moi de l’imagination. » Comment pourrais-je vivre parmi le tumulte de ce drame même vieux d’il y a dix ans ? Comment installer mon âme, ma marque, mon parfum, mes tableaux, quand les murs se souviennent d’une pareille tragédie ?  « Même le chat, blotti à ses pieds, a cessé de ronronner et me scrutait aussi, de son regard jaune. » Certaines choses ne s’effacent pas.

« Je ne sais pas si elle a crié, mais la chambre est encore prégnante d’une horreur tangible, d’un hurlement qui s’éternise et qui racle mes tympans de sa stridence. »

Pas plus que le personnage principal je ne resterais ici. Trop de charge émotionnelle. Dans tous les immeubles il y a des morts et c’est la vie dit-on. Le propriétaire se garde bien d’en toucher un mot aux locataires potentiels. Il dédramatiserait le drame. C’est son gagne-pain d’ignorer les murs et d’y installer des gens en espérant leur bien-être. Or Monsieur les murs se souviennent, toujours. Même en échange d’un loyer gratuit, je ne voudrais pas de votre maison meurtrie et à jamais vierge d’une folle violence ! Alors comment va réagir Pascaline, cette locataire légitimement anxieuse ?

« Il y avait aussi des odeurs qui me prenaient à la gorge, des exhalaisons de renfermé, de vie figée, de mouvements pétrifiés, et c’était ces odeurs là, ces odeurs étouffantes que j’avais appris à craindre, car je me doutais qu’elles avaient un lien avec un drame, un crime, un meurtre. »

Peu à peu le personnage principal sombre dans la folie. Le drame du passé (sa petite fille morte à huit mois, son divorce qui s’ensuit) remonte à la surface et se mélange au présent. Une réalité qui ne la concerne pas mais qu’elle va prendre à sa charge, elle va beaucoup trop s’identifier au malheur de ces jeunes filles assassinées et jusqu’à la psychose les assimiler au décès de son enfant dont elle n’a pas encore fait le deuil. Elle est de plus en plus seule, triste, désemparée, jalouse du bonheur des autres. Sa vie part progressivement en vrille tandis que Pascaline s’enferme dans une fausse réalité, angoissante, terrible, implacable. Sa souffrance d’enfant remonte à la surface d’une mémoire malmenée tandis que son cauchemar se réveille.

Eh bien lisez ce livre si vous aimez les faits divers, les romans dont le fond est rempli d’obsessions, de folie, de névrose. Cette histoire sordide est habilement racontée par une écrivaine que je découvre et que je vais essayer de suivre littérairement parlant en espérant des ouvrages plus gais, moins glauques et déprimants. Je ne recommande pas vraiment cette descente aux enfers aux esprits fragiles et sensibles ou alors au titre expérimental de voyage nauséabond parmi les employés de Satan. 🙂 Un livre qui fait froid dans le dos mais qui interpelle et vous attire inexorablement vers cette auteure au nom si doux.

Nowowak

17 commentaires sur « « La mémoire des murs » de Tatiana de Rosnay, 14/20 »

    1. En ce moment je me passionne pour les auteures, De Vigan, Despentes, de Rosnay, Amélie Antoine et j’aime en découvrir d’autres, elles parlent mieux de l’intimité des émotions que les hommes, ce qui est profond me donne envie de creuser !

      Aimé par 2 personnes

    1. C’est un bon livre, je suis détaché de ce qu’elle parle donc je reste indemne mais le sujet est aussi lourd qu’une chanson douce de Slimani. C’est une lecture peut-être difficile pour les personnes sensibles au sujet. Mais c’est bien écrit et inventif. Il y a du talent.

      Aimé par 3 personnes

  1. J’ai aimé Manderley for ever, car j’avais adoré Rebecca, et là ce n’est pas un roman.
    A l’encre russe m’avait moins plus, mais Carnet rouge si. En fait, j’ai eu ma période Tatiana !
    Zweig aussi dépeint bien les sentiments des femmes, il n’y a pas que les romancières, mais je reconnais que dans les contemporains les femmes ne sont pas mal !
    Bonne découverte

    Aimé par 1 personne

  2. Un livre qui me tente fortement à la lecture de ta critique.
    Les murs se souviennent. Tu écris très justement qu’un souvenir est un être vivant. Un lieu s’imprègne d’une atmosphère et d’émotions. J’ai déménagé il y a 7 ans pour offrir des histoires naissantes dans un espace nouveau, en laissant derrière moi des cicatrices gravées dans la pierre.
    Ce type de roman est clairement susceptible de me convenir. Une noirceur que j’aime lire, avec la plume d’une écrivaine que j’ai envie de suivre.
    Un partage digne d’intérêt 😙

    Aimé par 2 personnes

  3. J’aime beaucoup les romans de Tatiana de Rosnay, tous ne sont pas si glauques. Malgré le sujet j’ai beaucoup aimé celui-ci, cette descente aux enfers et parce que je pense que les murs se souviennent en effet…
    J’ai apprécié également Boomerang, spirales, partition amoureuse, moka et ses recueils de nouvelles.

    Aimé par 1 personne

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