Voici le quatrième chapitre des aventures de Jules Farges, poète cambrioleur, jeune homme de trente ans voué à un sombre avenir ou non. Vous découvrirez au fil des pages si ce personnage est imaginaire ou a parfaitement existé. Sachant qu’en littérature les deux sont possibles. 

qq

L’homme est un apprenti, la liberté est son maître et ce maître ne désire pas d’esclave. Jules Farges aime s’évader, se sortir de lui-même en déconnectant son mental. Il aime méditer sur son sort, faire le point sur le positif et le négatif, faire pencher la balance du bon côté. Il n’est pas seul pour y arriver. Outre Marius dont les miaulements et les caresses rythment son existence, ses plantes l’aident à garder sa sérénité, à diluer la souffrance de vivre, à s’immerger dans ces moments savoureux où l’esprit est en paix. Il y a également Loulou dont on parlera plus tard. Sur cette douce passerelle, il chasse le toxique et mène la guerre à ce qui pollue son intellect. Ses bestioles intérieures. Sa technique est de ne pas s’occuper des idiots et des fous, de dédramatiser ce qui peut devenir trop envahissant, de discutailler avec un minimum de personnes, de ne rien posséder, d’éviter les liens, de ne jouir que de passions raisonnables. La poésie ne dispense pas de préparer les repas, d’éliminer la poussière sous le lit, de briquer le sol, de nettoyer les vitres, d’empêcher la vermine d’entrer dans le logis. Une fois les corvées matérielles accomplies, notre poète exprime ses ressentis sous forme de métaphores, de musiques, de danses avec les mots.

Au fond de l’âme se trouve un univers ancré dans le passé dont nous sommes le pêcheur céleste. Inestimable joyau qui, sans jeter de la poudre aux yeux, nourrit le présent et lui donne la force pour supporter l’avenir. Par désœuvrement, Jules laisse son imagination voguer, il n’a rien contre des voyages temporels, champs d’exploration pour revivre des épisodes de sa jeunesse. Cela rassure de se rappeler d’où il vient et où il est arrivé à ce jour. Pas bien haut mais plus proche des princes qui gouvernent que du caniveau où gamin il jouait aux billes ou du jeune homme promis au bagne. Les yeux fermés, un verre de bon vin à portée de main, il se souvient de ses vingt ans, du cauchemar que représentait sa risible existence. Jules revoit cet épisode ridicule où il s’était délibérément humilié. Un pénible incident qui montre les progrès accomplis. « Que j’étais niais ! », pense-t-il avec cruauté.

Il y a dix ans, Jules Farges ne valait pas la corde pour le pendre et n’avait rien dans le ciboulot. Il n’était pas dupe et il se rendait compte qu’il lui manquait quelques cases. Ce n’était pas en prison qu’il allait les remplir. La taule sert surtout à augmenter sa propre dangerosité et à se faire des amis qui ne valent pas un pet de lapin. Le jour de son anniversaire, le 10 février 1904, il avait attendu si longtemps sa libération que les murs avaient éclaté à force de se sentir poussés. Le juge avait mis le temps. Les gardiens encore plus. Le matin encore, il tournait comme un lion en cage. Puis à quatorze heures, liberté ! Il était dehors, uniquement livré à lui-même. Il pouvait aller, courir, sauter, bondir, rugir ! Montrer à la face du monde ses vingt ans. Les tonitruer. Les rougir au soleil. Rien ne pouvait l’arrêter. Ses acclamations enthousiastes perceraient la croûte terrestre plus facilement qu’un coffre-fort, on les entendrait en Chine ! Il était à l’air libre. Enfin. La joie d’aller et de venir sans ne rendre compte à quiconque. Le bonheur absolu. Plus de barreaux à l’horizon. La quille ! Il allait donner un sens à sa vie. Au panier la panade.

Jules Farges a faim, il veut tout manger ! La montagne. Les torrents. Les pinèdes. Les pentes escarpées. Les bois. Les chemins de terre à perte de vue ! Rivières et cascades. La forêt. Presque seul au monde, la nature lui appartient. L’ivresse des cimes et non celle des crimes. Que demandez de plus à la vie ? Que l’ivresse, le plaisir, la folie durent ! Oublier les cellules ascétiques, les numéros de matricule, les timbales en fer blanc, les douches entre taulards, les chapardages, la mouscaille. Six mois entre quatre murs, il a trop manqué à sa vie ! Il lui tarde de partager sa peau, de faire l’amour pour être quelqu’un ! De donner chair à sa chair !

Ah ces vacances loin des crues du chagrin ! Les chants des oiseaux lui donnent l’heure et les fleurs lui offrent leur parfum. Malgré le soir et bientôt la nuit il se promène des heures durant sur ces terrains giboyeux. Joyeux, sans compter ses pas, sans calculer la vitesse du vent ou le nombre de kilomètres parcourus par heure. Il ramasse des cailloux, il les jette contre des ennemis invisibles. Puis il se calme. Quand vient la nuit, il s’enferme dans une cabane en bois prêtée par un ami et rêvasse sur son lit aussi peu confortable que celui de la prison. La solitude a des ailes mais il les replie doucement quand le moment vient de dormir. La joie incommensurable du silence. Son sommeil ne sera pas troublé par des hurlements, des cris de mort, des appels, des soupirs d’hommes violés, des exhortations nocturnes, des vociférations, des insultes.

Tôt le matin, il guette la goutte de rosée ou l’empreinte du gel. Le brouillard ouvre sur de nouveaux horizons. Parfois en gambadant avec trop d’allégresse, le danger s’invite sous forme d’une bête sauvage ou d’un piège à loups mal évité. Une de ses chevilles est endolorie, un genou le torture mais tout ceci n’est rien en comparaison de ce merveilleux sentiment de se sentir vivant ! Couché en chien de fusil, il songe à cette journée magnifique qui vient de s’écouler. Six mois de cabane effacés par la pluie fine qui lui mouille le visage. En prison vous êtes toujours au sec. L’eau ruisselle sur ses joues comme une craie traçant des mots d’amour sur un tableau noir. Elle marque les plus beaux souvenirs de sa vie. Il va se réveiller avec eux chaque matin durant son séjour d’une semaine. Dans sa mémoire s’effacent les matons, les grilles, les verrous, les taulards puants, les jours glauques, les soupes infectes, les rats baladeurs, les rendez-vous au parloir, les lettres déjà lues par d’autres. Pendant une semaine, il ne verra plus les cafards, les murs blafards esquintés par les lignes gravées à la lame, la tête chauve qui lui sert de paysage lunaire. Il allait vivre en couleurs.

Par définition les vacances ne sont pas faites pour durer. Ces pierres précieuses s’usent vite. Six mois ce n’est pas assez pour conclure un pacte avec le diable. Un doux pincement au cœur ramène à la raison ses vingt ans à peine fêtés. Au bout d’une semaine sa maison commence à lui manquer. C’est toujours pareil, même le paradis sur terre est peu de chose face à son chez soi, ses repères, ses habitudes. Il a hâte de quitter cette campagne qui commence à sentir le purin. Fatigué de ces arbres trop hauts et de ces prairies trop vertes. Il veut retrouver sa routine, ses corvées, les murs gris de sa chambre, ses bibelots, ses livres, ses draps, ses voisins, oui même ceux au crâne chauve. Le travail lui manque, la promenade du matin aussi, il aime cette impression de n’avoir aucun temps libre, d’être absorbé par des tâches stupides qui ne vous laissent pas penser et qui vous protègent de la tentation de psychoter. Les gardiens les protègent de l’extérieur, là-bas ils ne risquent rien. La prison lui manque. Il était si bien dans sa cellule. Tellement à l’abri.

Une mort couronnée sort de son néant pour enlever sa bague
Les vagues absurdes montent au créneau en levant leur dague.
Sans liberté sans amitié, la solitude est plus vive que le sang,
L’ombre qui se nourrit de sa chair n’en a plus pour longtemps.

Dix ans après, Jules caresse son chat, arrose ses plantes, sourit avec tristesse en songeant à cette évasion à l’envers, témoin d’une époque plutôt lamentable où ces bourreaux de barreaux étaient ses seuls camarades de jeu. Il était tombé bien bas. La soif l’avait abandonné. Quelle demi-chose était-il devenu pour préférer la captivité ? De l’humus, du colombin ? S’était-il mué en somnambule de son propre être ? Durant ces six mois il n’avait pas écrit une ligne. Il n’existe pas de Baudelaire en prison. Il avait vite renoncé à composer. D’abord parce que ses co-détenus se seraient moqués, ensuite parce que le papier coûte cher en prison et qu’à cette époque personne ne s’était financièrement montré garant pour lui. Alors il avait gardé pour lui ses hurlements de loup. Il s’était persuadé qu’en prison la réalité serait moins compliquée, dénuée de toute responsabilité. D’abord joyeux de retrouver sa liberté, il a mis une semaine pour comprendre que vivre en dehors du cadre et de la contrainte de la maison d’arrêt lui flanquait les jetons.

À vingt ans, la vie lui faisait peur. La caserne avait précédé cette peine de prison ferme bien que durant son service militaire il était plus souvent au trou qu’aux grandes manœuvres ! Lorsque cet autre lui-même était revenu au portail de la maison d’arrêt de la Santé les policiers avaient cru à une plaisanterie en voyant rappliquer ce libéré. Ses guenilles ne plaidaient pas pour lui. Les gardiens s’étaient montrés menaçants. Qui était ce loustic qui prenait la prison pour un hôtel ? Un fou ? «  J’ai perdu mes parents à douze ans. Depuis l’âge de quinze ans, c’est la justice qui m’élève. Ma seule mère, elle a une balance dans la main et un bandeau sur les yeux. Je veux retourner en prison. Je veux ma mère. » avait-il expliqué aux gardiens lorsqu’il était revenu au pas de la porte. On le prit pour un plaisantin. Les matraques sortirent des ceintures. Il devait partir. Jules Farges n’avait plus de chez lui. Il erra dans les rues. Il dormit derrière les portes cochères ou sous les ponts. Il passa les semaines suivantes à mendier sa nourriture, à dérober des bourses, à voler aux étalages des marchés, à piller les troncs des églises. C’est lorsque vous êtes au fond du lac qu’il faut donner l’impulsion pour remonter. Toutefois il avait été à bonne école. Son stage de formation lui avait appris deux trois choses fort utiles. Comment entrer de nuit dans les maisons bourgeoises, par exemple. Ses professeurs faisaient partie des meilleurs. Soyons indulgents, les meilleurs ne dorment pas en prison.

Des femmes entrent au couvent, des hommes s’exilent au monastère et d’autres choisissent la prison. Lors de ce séjour forcé au pénitencier, il y a dix ans, Jules a rencontré une épée. Un personnage emblématique de la pègre. Un homme volubile et captivant dont le discours tranchait avec celui des autres détenus. Ce génie du cambriolage transmettait un catéchisme auréolé de bon sens qui ne s’apprend pas dans les livres mais sur le terrain. Un type extraordinaire qui allait hélas connaître le bagne de Cayenne d’où il tentera de s’échapper par dix-sept fois ! Avant de rencontrer Jules, il avait déjà commis pas moins de cinq cents cambriolages. Détrousser les parasites sociaux tout en étant lui-même détaché des biens matériels était son dessein. Il y réussissait à merveille. Évoquer son nom faisait trembler d’émotion n’importe qui.

Ce brigand aimait les gros coups, les actions d’éclat et pour cela il fallait voyager, partir à l’étranger. « J’aime décentraliser mes petites affaires » plaisantait-il. C’était un individu capable en pleine Cour d’Assise d’apostropher le jury, de railler l’avocat général, de tourner en dérision l’accusation et proposer à la place de son procès celui de la société capitaliste. Un individu capable sans se démonter de rétorquer au Président de tribunal qui critiquait son mode opératoire lors d’un récent cambriolage.

– Monsieur le président, vous commettez une erreur d’appréciation. Pour envoyer les gens au bagne ou à l’échafaud, vous êtes très compétent. Je n’en disconviens pas. En matière de cambriolage, désolé de vous le dire, vous n’y entendez rien. Vous ne m’inculquerez pas mon métier. Je ne vous dérange pas dans votre fonction, je ne surveille pas l’efficacité de votre travail, je vous laisse tranquille, pas vrai ? Je ne vous apprends pas à être juge, alors ne m’apprenez pas à être voleur !

Impressionné par son bagout, le juge avait divisé sa peine en deux. Il se vantait d’avoir lu l’œuvre intégrale de Victor Hugo et le personnage en face de lui dégageait la même force de caractère. Ce voleur était plus qu’un voleur, il était un vrai moulin à paroles, impossible à canaliser quand il s’enflammait ! Le juge n’en croyait pas ses oreilles et l’écoutait la bouche ouverte.

– Avez-vous déjà mangé à une table qui recule ? Lorsque l’individu prospère dont vous êtes tous de brillants échantillons possède ses quatre repas par jour le cœur s’enrobe de graisse, la chair devient épaisse, la peau devient un cuir étanche à la compassion. En vous voyant glisser vers une sieste digestive, je réalise la folie de mon entreprise. En vous parlant misère et souffrance j’oubliais à qui je parlais. Un instant d’égarement. Veuillez me pardonner. Quand je parle de la misère, je ne parle pas de votre steak. Messieurs, je ne prétends pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire la misère, je suggère de la briser et de la détruire. Le procédé n’est pas méprisable, croyez-moi ! Le bien que l’on fait parfume l’âme dit-on, je ne subodore aucune odeur suspecte parmi les rangs mais avant que la misère nous asphyxie je vous conjure d’avoir l’esprit assez souple pour ouvrir la fenêtre et changer d’air !

Jules avait eu le bonheur non pas d’assister à une telle scène mais d’entendre son ami lui répéter mot pour mot ce qu’il avait lancé aux juges. De telles confidences, il en sorti une solide amitié mais quand Jules quitta la prison les deux hommes se séparèrent pour ne plus jamais se revoir. Jules allait retrouver sa liberté, son ami allait rejoindre Cayenne. Aussi courte fut la rencontre, c’était manifeste que ce lien allait sculpter sa propre vocation. On ne choisit pas sa famille, c’est elle qui vous choisit. Jules Farges avait fait la rencontre de sa vie. Il en était persuadé.

Quand la fatigue impératrice empêche l’esprit de monter,
Les muses prisonnières regardent du sol les rêves s’envoler.
Aux poètes voulant s’élancer vers ce ciel qui tend les bras
L’épuisement les cloue comme planches à l’heure du trépas.

Si les femmes sont des roses elles méritent la plus belle prose
Lorsque les mots viennent les pensées sont des perles écloses.
Les longues phrases s’enjuponnent, les rimes s’ensorcellent…
La musique se déshabille, elle devient une symphonie dentelle.

Que personne ne ferme la porte avant que ne s’offre le parfum,
Le nectar jalousement ouvragé pour une étoile dans son jardin.
Attention aux blancs ruisseaux qui chatouillent jambes et pieds,
Les nébuleuses craignent les proses qui ne leur sont pas dédiées.

Les démons du hasard s’aliènent au destin des eaux hésitantes,
Le lac est rempli de nageurs morts et de sentinelles grelottantes.
Le vent devient tourbillon, lyre ardente courant à perdre haleine,
Dans la cour les nymphéas s’agenouillent quand passe la reine.

 

Nowowak (à suivre)

Page FB du blog

Nowowak sur Babelio

6 commentaires sur « Jules Farges, roman (4) »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s