Née la veille de la Toussaint le 1er novembre 1961, Valérie Samama alias Valérie Valère est morte d’abus de médicaments la veille de Noël, le 18 décembre 1982. Une sorte de drogue qui l’aidait à supporter une vie insupportable, un développement affectif soumis à la torture. Celle qui aurait dû être une grande écrivaine, tout en l’étant, avait 21 ans et dans ses tiroirs elle nous offrait quatre livres posthumes dont celui-ci est le premier édité et l’un des mieux écrits.

Dans le gouffre de cette enfance perdue, dans l’enfer de cette solitude même à deux, Valérie Valère fixe des yeux la surface noire de son existence. Elle tente d’inventer des couleurs, de redonner du lustre à son âme si elle n’est pas déjà consumée. On retrouve durant ces pages sa géniale lucidité, son don pour exprimer l’errance de tous ceux qui souffrent, sa sincérité, ses maladresses et l’absence de toute tricherie. D’illusoires rêves de liberté en escapades joyeuses, on revient souvent au point de départ et il ne vaut mieux pas lire ce livre si l’on souffre de déprime.

« Les rêves, ça t’aide à supporter l’absence. Mais si tu rêves pendant que l’autre est là, c’est comme si tu voulais qu’il n’existe que dans ta tête. Et moi, je ne suis pas un personnage idéal, je ne veux pas avoir à deviner tes rêves pour en copier le modèle. Je suis comme toi et ce n’est pas parce que je suis beau que je suis parfait. Ni parfait, ni heureux, ni rien du tout…seulement moi…et moi tu ne peux pas me connaître autrement qu’en m’écoutant. Faut se méfier des rêves, quelquefois ils t’empêchent de vivre… »

Chez Valérie Valère, dès le berceau le malaise est là. Avec des parents qui ne s’entendent pas l’air est irrespirable, la tension permanente. Elle est née entre deux scènes de violence, sans être désirée : le pire des poisons. On lui fait comprendre ce désintérêt qui la marque au fer rouge. Le poids est trop lourd. La question du pourquoi de son existence est sans réponse, ses livres ne pourront ni trouver la clef ni dissiper la brume. Elle traverse la vie sans un éclat de rire, avec des joies de courte durée, en subissant ce fardeau comme une torture. Par leur incapacité à aimer, les mauvais parents au lieu de vous donner la vie vous donnent la mort.

Comme l’écrit Isabelle Clerc dans sa biographie : « L’orexie est l’action de tendre les bras. Par extrapolation, ce qui s’élève, le désir. L’anorexie veut dire au contraire le manque d’appétit névrotique. Le refus« . Dans ses romans qui empruntent souvent des éléments de sa propre vie, Valérie Valère transfère à ses personnages ce rejet de l’existence, cette douleur chevillée au corps alliée à une volonté contrariée de survivre voire de vivre de belles choses tel l’amour. Ses jeunes personnages s’aiment mais ne peuvent jamais aller au bout. A-t-elle connu véritablement ce sentiment exaltant ? Cette abondance de joie chassant une boulimie de malheurs ? Le thème de l’homosexualité est abordé ici sous un angle apaisé, désirant insuffler un nouvel élan à la vie en bravant les convenances. L’échec est est à l’arrivée. Pas de happy end dans les scénarios de VV. Un double « V » qui ne sonne jamais comme victoire. Comme dans « Malika » et la plupart de ses livres, sur un fond de désespoir les amours impossibles sont décrits sans complaisance et avec une douce férocité.

« La musique crie dans le silence un appel à la vie, cette vie qui elle aussi m’a laissé tomber. »

Personne ne demande à vivre mais tous une fois sur terre chaque bébé réclame soin, nourriture et amour. Quand il ne reçoit qu’indifférence, incompréhension, injustice… son destin est brisé dans l’œuf. Les actes et les mots des parents sont des armes qui tuent dans le silence. Déjà que même en donnant de l’amour et de l’attention on peut facilement blesser un enfant alors imaginez en le faisant exprès ! De telles déchirures ne cicatrisent jamais. L’écriture et d’autres évasions peuvent aider mais elles n’ont pas été suffisantes chez Valérie Valère. Ses personnages fictifs ne l’ont pas sauvée. C’était trop demandé. Face aux murs elle se cogne, se meurtrit, se détruit. Ses parents sont des bousilleurs d’enfants, des bourreaux qui auraient dû finir dans un cachot. On n’aurait pas assez de prisons dans le monde pour tous les enfermer.

« J’ai la tête vide ou plutôt trop pleine, tellement pleine que je ne parviens pas à penser. J’ai envie de crier, de hurler. Avec véhémence, mon cœur frappe contre mes côtes, il demande à sortir, à éclater, à couvrir mon horizon et mon décor de son bonheur nouveau. »

Fuite à cœur perdu pour des adolescents égarés alors que Valérie Valère a vécu toute sa vie en colocation avec la détresse. Hantée par un père absent et une mère carnassière. Subissant avec cruauté toutes les formes de censure elle ne respire que dans ses livres. Comment pourrait-elle peindre autre chose que la fascination de l’inéluctable, de l’abandon et de la mort ? Paralysée par l’inaptitude de ses parents pour la protéger (sic) et pour l’éduquer avec tendresse, elle répond : « Je ne suis pas dans un fauteuil roulant mais c’est tout comme : je ne peux tendre les bras vers personne et c’est la plus grande souffrance qu’un être humain puisse endurer« . Dans combien de familles trouve-t-on des conditions convenables pour que les enfants puissent s’épanouir et accéder au bonheur ?

Tout parent a eu des parents. Il faut parfois remonter loin pour trouver là où les choses se sont mal passées, déclenchant une répercussion fatale. Néanmoins le libre-arbitre existe et avec un peu d’intelligence chacun devrait pouvoir éviter de reproduire les erreurs. Or beaucoup de parents possèdent un QI misérable, un égoïsme énorme et s’y prennent tels des pourceaux. Rectification : il est probable qu’au pays des cochons le goret est roi. Parfois les grands-parents sauvent la mise. Pas chez Valérie. Double-peine : ses grands-parents sont encore plus bêtes et transmettent des valeurs lamentables. C’était foutu d’avance. Vivant avec un mari infidèle, manquant d’argent, ayant déjà un fils et ne voulant plus d’enfant surtout pas une fille, sa mère tente vainement d’avorter. Il existe des départs moins chanceux ?

Dans le monde, il existence donc deux camps : les primés et les opprimés. Valérie Valère se rebelle dans son écriture où elle clame les amours interdits, où elle retire avec subtilité le carré blanc, où elle jette sa lumière dans le black-out. Sa conception est un crime de lèse-nature. Son écriture n’est pas une vengeance mais une dénonciation du malheur et du traumatisme, les siens et ceux de tous les enfants du monde que l’on force à entrer dans le rang. Combien d’enfants de l’amour sont nés pour combien d’enfants dont le rôle était de recoller les morceaux, de jouer les fiers ou de servir de retraite ?

Nowowak

4 commentaires sur « « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » de Valérie Valère, 18/20 »

  1. Très émouvant. Bravo pour cette série sur Valérie Valère, pour l’idée que ce sont les parents qui donnent un bon départ aux enfants ou pas ! Et si eux mêmes sont écrasés par leurs conditions de vie ou/et leur égoïsme ou/et leur lâcheté…ce n’est pas gagné.

    Aimé par 2 personnes

  2. Merci pour cet article. Elle est oubliée encore aujourd’hui. Pourtant, ces écrits abordent des sujets qui étaient évités à son époque. J’ai eu quelques difficultés à me procurer ses livres (mis à part le pavillon des enfants fous).
    L’anorexie est un trouble incompris et je ne crois pas que la psychiatrie cherche à comprendre.
    Parfois, on en parle pour faire de l’audience…..
    A bientôt

    Aimé par 3 personnes

  3. Super émouvant.
    Valérie Valère est inspirante. Série follement riche sur une très jeune et grand artiste.
    Terrible destin gangrené dès la naissance. Elle n’a pas dépassé le chagrin dont l’ostensible détermination l’a pourchassée, rattrapée, pour finalement la dépasser et l’emporter.

    Aimé par 1 personne

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