« Les plus forts sont ceux qui n’ont pas peur d’être seuls, ceux qui savent prendre soin d’eux« . Excellent roman sur le jeu d’échecs qui rentre dans le clan très fermé des livres fidèles à l’atmosphère des tournois. Bruce Pandolfini, entraîneur américain bien connu, a conseillé l’auteur et cela se remarque. Ici les échecs ne sont pas réduits à un symbole de l’intellectualisme ou du pouvoir de l’esprit. Le champion n’est pas ce monstre froid privé d’émotions et de centres d’intérêt que l’on a tant caricaturé. Néanmoins le départ de la trame est inspiré de la vie de Bobby Fischer, champion du monde devenu paranoïaque à 15 ans.

Je préfère le titre anglais « The Queen’s Gambit » qui est en fait une façon très courante de débuter une partie d’échecs avec les coups 1. d4 d5. 2.c4, soit le Gambit-dame. Un sacrifice de pion qui cherche l’initiative dès le second coup. Située dans les années 1960, le récit bouscule avec bonheur les codes machistes d’un univers très masculin où les femmes sont rares, sous-estimées et généralement éloignées des premières tables. On pense forcément au passage de la comète Judith Polgar, joueuse très précoce, qui en 2000-2010 rivalisa avec les champions de son époque dont la misogynie fut mise à rude épreuve.

Addicte à l’alcool, aux pilules vertes et aux soixante-quatre cases, Beth Harmon chasse ses rêves coincés sur un plafond. C’est une survivante. Une apprentie championne. Perdre n’est pas une option pour elle. Sinon, que serait sa vie ? Le jeu d’échecs libère des barrières sociales et des hiérarchies. Il affranchit le malheur. L’ouvrier peut battre le PDG, l’enfant peut battre l’adulte. L’orphelin peut trouver une famille. Figurer au plus haut niveau exige un esprit et un corps au sommet de leur forme. Cela exige une discipline de fer et une vie ascétique où le seul plaisir devient le coup juste, celui qui allie la vérité avec l’art.

Le jeu de Beth est agressif. Elle aime attaquer. Son style est en ligne directe avec les difficiles épreuves qu’elle a traversées depuis l’accident mortel de sa mère et dont elle aurait tant aimé être victorieuse. Les échecs c’est dépasser ses limites pour mieux maîtriser le jeu adverse alors que ses limites l’empêchent de se découvrir, de libérer ses émotions. Parcourant les salles de jeux et les hôtels cinq étoiles, la jeune femme est en quête d’identité et de reconnaissance. La solitude est la prison de ceux que l’on rejette. Sa mère ne savait pas quoi faire d’elle, de son côté elle saurait placer les pièces où il faut. Beth Harmon tente ainsi de se fabriquer un avenir alors que son passé est dévasté. Cependant lire son nom en haut de l’affiche ne signifie pas forcément que l’on se connaît.

La prodige qui rêve de devenir championne du monde d’échecs a-t-elle tout pour être heureuse à vingt-deux ans ? Va-t-elle régner dans ce monde impitoyable où les hommes font la loi, va-t-elle mater le roi adverse lorsqu’en pleine Guerre Froide elle doit affronter une nouvelle fois Vasily Borgov, le champion russe emblématique de l’union soviétique ? On en doute lorsque les vieux démons remontent au goulot et que les cases titubent sous ses yeux. Now or never. Le parallèle avec la chanteuse Amy Winehouse pose ses amarres. Va-t-elle sombrer elle aussi ? Le mot gâchis s’impose doublement. Silence on coule.

Nowowak

PS : Netflix a sorti en 2020 une mini série de sept épisodes qui met en scène Anya Taylor-Joy.

7 commentaires sur « « Le jeu de la dame » de Walter Tevis, 18/20 »

  1. Belle critique ! J’aime beaucoup la métaphore de la solitude avec la prison, qui symbolise follement mon ressenti sur le personnage principal.

    « La solitude est la prison de ceux que l’on rejette ».

    J’aimerais lire ce roman.
    La mini série m’a laissée en demi-teinte car je n’ai pas eu de sympathie pour la protagoniste. J’aurais aimé qu’elle fasse preuve de davantage de bienveillance autour d’elle.
    Le drame de son enfance ne peut tout excuser. Elle est incroyablement bien entourée toute sa vie de jeune adulte et j’ai si peu senti sa reconnaissance.
    Cela m’a manqué.

    Pour le reste, connaissant bien peu le jeu d’échecs, difficile de pouvoir juger du réalisme, notamment pendant les tournois. En revanche, je n’ai pas reconnu l’élégance du doigté des joueurs d’échecs avec les pièces. Un maître (je me demande bien qui?) m’a expliqué qu’il fallait des années de pratique pour atteindre cette expertise du touché. Les acteurs ne peuvent donc pas acquérir ce savoir-faire lors d’un tournage, même avec l’entraînement qu’ils fournissent pour affiner au mieux leur rôle.

    Une histoire bien ficelée et des situations très prenantes. Je n’ai pas boudé mon plaisir.
    J’ai surtout suivi avec grand intérêt l’émancipation des femmes dans ces années 60. Un sujet qui ajoute une forte plus-value.

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    1. Commentaire très pertinent. C’est vrai qu’elle est froide avec les gens et que son enfance ne fut pas si traumatisante. Son chemin est émaillé de belles rencontres et elle pourrait s’en montrer plus digne. Sinon son style de jeu s’apparente à celui de Judit Polgar la plus forte joueuse de tous les temps qui a longtemps fait partie des dix meilleures mondiales sans pouvoir accéder au graal. Cette série me semble un peu bâclée comme si le budget était calculé pour sept épisodes pas davantage. Il y a des manques dans le scénario et assez de matière pour faire vingt épisodes.

      Aimé par 1 personne

      1. Tout à fait. Voilà c’est ça. Cette série méritait bien plus d’épisodes. Cela aurait permis d’étoffer les personnages et le travail pour arriver à ce niveau de compétition.

        Aimé par 1 personne

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