Le Feel Good est un genre romanesque rempli de bons sentiments qui alterne avec la tragédie (je me suis cassé un ongle) et la délivrance (les héros se marient). Bon ok je me moque, je ne devrais pas. Respect pour les lecteurs. Gens una sumus. Ces romances représentent des bulles de légèreté. La joie non feinte de se plonger dans ces tourne-pages sucrés le temps d’un voyage ou d’un séjour dans une salle d’attente. Vous n’en sortez pas vraiment plus cultivés ou fixés sur vous-même (sauf si vous êtes un lycéen boutonneux) mais ok vous avez passé un bon moment. Sans autre ambition que de vous distraire. En dehors de toute prise de tête. Le but est justement d’aérer votre cerveau. Le contenu étant aussi translucide que la forme, la chose est très envisageable.

Le Feel Good se range en général dans le rayon Young Adult (dès 15 ans), endroit très accessible, sorte de réserve naturelle pour lecteurs débutants ou fatigués. Ces chamallows s’immiscent également parmi l’alphabet des auteurs qui ne sautent pas à la ligne pour un oui pour un non. Règle éditoriale, les locutions et les concepts trop compliqués y sont bannis. C’est écrit en gros caractères et les mots de plus de trois syllabes sont interdits à la consommation. Le produit manufacturé possède des conservateurs et des colorants mais les effets secondaires ne sont pas graves. Cela n’élève pas la littérature, cela élève les gens en direction de la littérature. Laquelle ? Connaissez-vous quelqu’un qui est passé d’Agnès Ledig à Marguerite Yourcenar ? J’en doute. Quelqu’un qui a beaucoup apprécié Agnès Ledig va rechercher tous les auteures qui lui ressemblent. Elle ne va pas dire : «  – Tiens maintenant je vais me découvrir l’œuvre de Simone Veil ! » Elle va plutôt se taper Aurélie Valognes.

Je suis lucide, je reconnais que la tolérance ( tolerare = supporter l’insupportable) n’est pas mon credo ni ma vertu première. La bienveillance j’évite tout abus. J’aime mon prochain comme moi-même, c’est à dire avec des intermittences. La prétention, je dors avec tout habillé. Je suis trop vieux pour changer et espérer me tremper les pieds incessamment dans des oasis de vie et de fraternité… heu j’ai des incertitudes dans l’espoir d’un tel projet. Concernant, le Feel Good, je ne mène pas une croisade en cherchant à décimer ses troupes fertiles à grands coups de sagaie. Un tel combat donquichottesque est perdu d’avance. Plus la dictature avance plus la connaissance recule. Nous allons vers un monde totalitaire où les auteurs manqueront totalement de tout, où les forces créatives se contenteront d’un misérabilisme abject. J’ai juste les boules (grave) quand j’observe les progrès de ce processus de dégradation au nom du profit illimité, un monde où la médiocrité fera figure d’étendard, un peu comme dans le film « Idiocracy « . J’ai peur qu’un jour on donne le Goncourt à Vous Savez Qui.

J’ai écrit que le Feel Good représentait l’album de coloriage de la littérature. Un genre à part. Bas de plafond pour ceux ayant envie de lire couchés, sans se cogner la tête. Un peu comme si un joueur d’échecs professionnel se commettait dans un puzzle pour se détendre. C’est son droit. Amusement décérébrant non prohibé mais va-t-on affirmer qu’il pratique là un jeu de l’esprit aussi méritoire que celui qui consiste à promener des bouts de bois sur un quadrillage de soixante quatre cases ? Certains filgoudistes défendent haut et fort ce goût qu’ils revendiquent comme un renouvellement de la « lis-tes-ratures ». Or voilà c’est ce qui me gêne dans cette espèce de lit-errance en voie de développement.

Ce qui me dérange est la promiscuité de ces machins à page avec Balzac et Flaubert. Le fléau est l’absence de différenciation. Il est l’envahissement des rayons par ces couvertures guimauve et ces pages où le miel dégouline. Le risque réside dans la préférence donnée par les éditeurs à ce qui se vend et en particulier au Feel Good. C’est le mépris pour le style, c’est l’abondance des clichés, c’est l’ignorance des classiques, c’est la répétition en boucle des histoires à l’eau de rose qui s’y propagent. Force est de constater que les parts de marché, de ce que je considère comme une pseudo-littérature, sont énormes. Cela relâche les synapses, cela soulage les hémorroïdes, lire de temps en temps l’une de ces publications rose-bonbon est limite recommandé par la Faculté de Médecine mais de grâce cessons de crier au génie. Le nombre des ventes ne fait pas de l’auteur un dieu. Arrêtons de leur faire de la place en virant des bibliothèques les auteurs qui passeront à la postérité quand eux seront oubliés depuis des lustres.

Je n’ai rien contre la facilité et la fatuité chez qui n’a rien d’autre à proposer. Je me contente de ne pas croiser son chemin de peur de tomber dans le vide. J’ai plus de difficultés avec ces auteurs qui pourraient ne pas répondre aux sirènes des éditeurs et se lancer dans de « vrais livres » en se creusant le ciboulot. Ils me font penser aux soldats qui changent de camp et trahissent les Victor Hugo et les Zola morts pour la patrie. Je n’ai rien contre leur succès dithyrambique qui ne fait que démontrer le peu d’exigence de la majorité des bouquineurs. Je fais partie d’une minorité anagnoste (un mot que vous ne trouverez pas chez Agnès Ledig) qui cherche dans ses lectures aussi bien le style que le décalage que la beauté que la poésie que l’esprit que l’intelligence que la réflexion que la profondeur que la nouveauté que le bouleversement. Malheur d’appartenir au faible nombre, je lis donc peu et souvent sans passer la page 36.

Nowowak

13 commentaires sur « Encore deux mots sur le feel good… »

  1. 😄😄😄 Merci. J’avais constaté que la romance devenait envahissante et tu me confirmes l’idée que j’ai ai. Quand j’ai parlé de l’arbre monde, l’une des premières questions portait sur le nombre de pages…..
    Et ce livre a donc trop de pages.
    Dommage.
    Par contre, j’ai aimé lire « ensemble, c’est tout » entre la psychopathologie de l’anorexie mentale (Maurice Corcos) et « existe-t-il des gènes du comportement ».
    Parce que de temps à autre, je lis juste pour le plaisir, un thriller (Maxime Chattam), ou Stephen King.
    Voilà, voilà.
    Sinon je ne sais pas trop ce qu’est le young adult dont j’entends beaucoup parler aussi.

    Aimé par 2 personnes

  2. En référence au titre de l’article, quels sont les deux mots que tu choisirais dans ton récit pour porter l’ensemble de l’argumentation ?

    J’ai déjà pioché mes deux mots-moteurs préférés 🙃

    Et je ne connaissais pas anagnoste ! Bientôt dans l’article du mardi ? 🙂

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  3. C’est vraiment bien dit et bien écrit. Et c’est exactement ce que je pense. Pas facile d’expliquer sans se sentir quelque peu vaniteux ou au-dessus du panier, que ce livre dont me parle une amie avec enthousiasme ne m’intéresse pas. Que j’évite de lire cet auteur ou cette autrice qui a un succès public fou. Pourtant il me semble que c’est en lisant varié que l’on devient sélectif, que l’on découvre que le style ou le propos de tel écrivain nous le rend intéressant, que toute son oeuvre nous appelle. Merci pour cette belle chronique.

    Aimé par 2 personnes

  4. Je ne suis pas mot Anglais
    Agnes Ledig j’en ai lu et pourtant je ne lis pas que de ce genre de bouquin lol entre marquis sade, milan kundera, paulo coelho kalil gibran et j’en passe jeune je lisais Guy descars que j’adorai, et puis ce genre de lecture est facile oui et par moment ont a besoin de ce genre de facilité, surtout après voir lu du sade lol

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    1. Guy des Cars!!! Ouah! Quel Flash Back!!! Le bien nommé Guy des Gares, oui, que j’ai justement découvert là, en éditions « J’ai Lu ». Son roman « La Brute », a fait tressaillir mon âme jusque dans ses fondements (sic). Puis ses romans au kilomètre sont vite devenus lassants face à « La Noire », présente également dans les gares, avec Chandler, Chase, Goodis, Himes, etc. Les trains pouvaient bien avoir du retard…..

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