La nuit a été agitée.

Le séjour chez Morphée, fils d’Hypnos et de Nyx, n’a pas apporté de révélations. Les divinités aiment les palais, elles ne visitent pas le gourbi des gens ordinaires. Elles ont des ailes fixées à leurs épaules, car le vol nocturne doit être silencieux comme celui des rapaces. Elles sont toujours prêtes à courir pour accomplir leur mission entre le monde des vivants et le royaume d’Hadès. Si le jeu en vaut la chandelle évidemment. Sur les champs de bataille de l’inconscient, elles consolent les cadavres des héros morts au combat. Elles leur promettent que la victoire garantit la paix de leur âme et que c’est le prix à payer pour ne pas périr dompté par le désir. Les parents des dieux font régner l’obscurité, leurs enfants répandent le sommeil. Celui dont parfois on se réveille.

Un plateau repas a été posé parterre dans ma grotte pendant mon sommeil. Quelle opulence ! La nourriture est correcte c’est déjà cela et verse un peu d’oubli sur la peine. Mon corps s’est reposé sans pouvoir encore tout réparer sans pouvoir jouer sa propre musique. Parti au pays des songes, je n’ai pas entendu de grattements à la porte. Ni d’autres bruits épidictiques. Le visiteur nocturne m’a également déposé une bassine d’eau froide. Sans doute pour traverser la Manche. L’eau était peut-être chaude au moment de sa venue. Un savon nage dedans. Il n’y a pas de miroir dans la pièce, je vais devoir me laver au hasard.

— Il y a quelqu’un ?

Un oiseau qui naît en cage n’a aucune idée de ce que représente la captivité. Il reste à l’intérieur même quand la porte est ouverte. Le volatile croit que vivre sans entraves est une tare. Son essence devient limitée à une part infime. Il ne sent pas prisonnier car pour lui le monde extérieur n’existe pas. La barbarie l’a installé derrière des barreaux, toutefois il ne revendique aucune forme d’injustice. L’enfant auquel l’entourage n’adresse jamais la parole deviendra muet mais pas malheureux. L’oiseau né sous grille ne saura jamais voler et quand il marchera le curieux doutera qu’il possède des ailes. Quand on le comprend un peu, le spectacle vous soulève le cœur. Quand on le comprend mieux, il vous tire des larmes.

— Il y a quelqu’un ?

J’étais peut-être un oiseau sans ailes, une baignoire trouée ou une pendule sans aiguilles. Un enfant à qui on ne parle pas et plus tard un adulte auquel on ne communique pas. Étais-je un moine ayant accepté des vœux multiples de chasteté, de pauvreté, de silence et d’isolement ? L’être humain est un explorateur qui nécessite de l’espace. Quand les rivages sont proches, il se met à trembler. Sans sa liberté chérie, il est en deuil. Il la tient pour bien plus admirable qu’un tapis persan. Sans elle et sans la chaleur du soleil, il se transforme en pantin dérisoire, en catastrophe ambulante, en tapis de bain. Rien ne vaut ce sentiment d’autonomie et de plénitude qui vous permet de distinguer les étés des hivers.

— Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie.

C’est un philosophe qui a sans doute prononcé ces mots. Quoique c’était aussi bien un écrivain, un homme politique ou un chanteur, je ne sais plus. Il faudrait peut-être que je me cogne fortement la tête aux moellons pour retrouver l’inventaire de mes connaissances.

— Tudieu !

Je me suis fait mal en essayant. Si je sors de ce caveau un jour, ce sera en plusieurs morceaux. Crénom, combien de temps durera ce sacerdoce plus singulier qu’un voyage au centre de la Terre. Je n’en ai pas la moindre idée et j’en ai déjà trop abusé. Dois-je attendre la venue d’un sphinx ? J’ai l’impression d’être un fœtus dérisoire dont je fais des ombres la joie et la risée. Tout en moi manque de sève et d’énergie. Je rêve de chemins dans la luzerne. Ici, seule la lumière est fugitive.

Tout à la fois surface et symbole, les murs sont vierges de toute trace de passage. Si des sangliers ont logé ici, ils se sont faits discrets. Les pensionnaires précédents n’ont laissé aucune empreinte. Je crains d’y abandonner ma peau, ma chair, mon âme. Les jours ne se consument pas comme des allumettes. Ici c’est comme dans le désert, le plus difficile est de trouver la sortie.

@brunosanmarco 2021 – tous droits réservés

2 commentaires sur « Le bleu du ciel n’est pas toujours gris (5) »

  1. À table garçon !
    On ne sait pas ce qu’il mange mais au moins le contenu de son assiette a de la saveur.
    Un deuxième jour qui débute avec de l’eau et du savon. De quoi reprendre un forme humaine.

    J’ai hâte que des souvenirs lui reviennent par bribes pour rassembler quelques pièces du puzzle.

    Intriguant !

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s