— Ce n’est pas moi !

Un rire d’enfant est une fenêtre par laquelle on s’évade mais ses pleurs sont les clous du cercueil. Dans ma cave, je me sens tel un mioche pris au piège. Conduit au placard parce qu’il s’est fait alpaguer juché sur deux tabourets en équilibre, en essayant d’attraper le pot de confiture de framboises caché en haut de l’armoire de la grand-mère et qui bascule avec, se retrouvant enseveli sous les planches fracassées, maculé d’un rouge plus vif que son sang. La main dans le sac, il trouve encore le moyen de dénier.

— Bon d’accord, c’est moi, mais je n’ai pas fait exprès.

L’enfant venant au monde dispose d’une âme neuve. Elle n’a pas encore servi et possède la blancheur des cygnes. Si la porte s’ouvre à son regard, il marche à quatre pattes en gazouillant jusqu’à elle. Il a tout à apprendre, il ne va pas se gêner et ne craint pas les chutes. Les blessures et les bêtises vont le forger. Les plus durs de ces loustics iront en maison de correction, ces bagnes pour enfants mineurs. Je les ai peut-être visités. Quel âge à mon âme, de quoi est-elle composée ?

— Et si j’étais un meurtrier ?

Quand vous êtes plongé dans l’obscurité, vase de tristesse, il est logique d’avoir des idées noires. Je ne peux pas être le pire des démons sur terre. Un rat monstrueux. Un loup abominable : un homme sans empathie pour le vivant, visage sournois avec d’apoplectiques brouillards qui nagent dans ses yeux. Si j’étais cette engeance, j’aurais mérité l’enfer et l’éternité serait ma seule compagne.

— Une bête implacable et cruelle ?

Buveur du sang du monde, des chemins s’ouvraient à moi, des gens me couraient après pour me faire avaler mes péchés. Aux abois, le cœur prêt à rompre, je me révélais plus malin que ces juges et ces bourreaux, toujours un coup d’avance. Je traversais des soupiraux et des sous-sols, je lâchais mes poursuivants, je jonglais avec les torches, je me jouais des serrures, les cris diminuaient. J’ai rêvé que je m’enfuyais. Ce n’est pas prémonitoire. Cela signifie juste que j’ai envie de quitter cet endroit maudit et que j’en suis incapable. Les rêves sont les porte-paroles bicéphales de la détresse. Ils sont souvent plus vipérins que la réalité. Dans la solitude la plus désespérée, heureusement il reste Dieu. Enfin pour ceux qui versent confusément dans la foi.

— Plus près de Toi Seigneur.

L’interlocuteur suprême. Son existence aux yeux de velours étant aussi fortuite que la mienne, nous pouvons nous entendre. La paix sur Terre, c’est son truc à lui. Un être supérieur sensible à l’humaine souffrance qui se moque des blasphèmes. Je suis une brebis égarée, je sors de noirs bataillons, si cette essence divine peut envoyer un signe au forçat, je prends tout. La compassion, ça ne mange pas de pain, comme disent les canards.

— Tu n’es pas digne que l’on t’enlève à ton sort.

Au moins je rêve c’est déjà beaucoup pour un cerveau transformé en passoire. Tel un papier que l’on froisse, j’entends des voix vacillantes, des fables versatiles, des hideux tourments, sans doute des troubles auditifs. Il paraît que ce genre d’hallucinations accompagnent les symptômes de l’agonie. Je ferme les paupières, j’imagine que je suis ailleurs. Mon esprit s’évade et profite que mon corps ne soit pas encore mort. Je tente de me souvenir de la chose que j’aimais le plus dans mon autre vie. Celle que je viens de quitter.

— Manger ?

— Fumer ?

— Marcher ?

À quoi passais-je mon temps ? Quelles étaient mes passions ? Après un effort violent de concentration pour faire naître quelques souvenirs, le brouillard s’écarte. La brume se dissipe en rides successives. Je chancelle. Des pans se décloisonnent. Je n’ai pas besoin de me cogner la tête pour créer un choc psychologique, une pâle lueur surgit, une note plaintive. Le secret remue mes lèvres. Je crois me rappeler.

@brunosanmarco 2021 – tous droits réservés

2 commentaires sur « Le bleu du ciel n’est pas toujours gris (6) »

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