— J’adore les forêts.

Oui, c’est ce que je préfère au monde. J’avoue la frivolité d’une telle révélation, cela ne m’avance pas beaucoup ni pour expliquer ma venue ici ni pour faire veuve ma solitude. Les forêts sont mes havres de paix. Elles ne m’inspirent aucune crainte, plutôt du respect, de l’admiration, de l’audace, de la tendresse. Bordé d’ombres chères, je m’y promène comme on se rend au temple. Dans une valse mélancolique et un langoureux vertige. Presque une religion. La seule qui me transforme en dévot.

Au milieu des ronces et des fougères, des senteurs sauvages et fauves, des parfums de fourrure, le soleil se noie dans l’air du soir. Je me sens chez moi et je ne veux pas partir. Certes, parfois c’est un lieu cruel qui nie le néant et vous livre à la mort. Elle vous crève les yeux après avoir feint l’enchantement. La nudité du bien et du mal aspire à cette rare beauté qui fuit les humains. Entre les portes des sanctuaires, j’aime caresser les arbres, marcher dans les feuilles, entendre craquer le bois, écouter les oiseaux et les petits mammifères, surprendre un mouvement, craindre un bruit, chercher un abri, me confondre dans cette flore reposante et bénéfique.

Dans la nature mon corps bourdonne de bonheur. Je suis une abeille parmi des milliers d’abeilles et de fleurs. Je me sens plus léger que les ailes d’une libellule. Je m’allonge dans les champs de coquelicots et je me réveille insecte. Je suis hors de danger, je ne fais qu’un avec la campagne qui m’a toujours accepté comme l’un de ses enfants.

— Avant d’atterrir ici, j’étais un arbre ou un insecte.

Pourtant quand j’y pense, ce qui retient le plus ma respiration ce sont les cieux. Observer la lune à travers les nuages quand elle est pleine et que la nuit tombe m’époustoufle. La poésie naît de cette image qui pour certains est effrayante alors qu’elle est juste la définition de la grandeur. L’ultime destination de toute imagination qui s’éveille. Cet astre n’est beau que de loin. Quelle idée d’aller là-haut ! Jamais je n’aurais l’envie de piétiner mes rêves en marchant sur cet astre. Aucun désir de faire des bonds sur un sable n’ayant jamais connu d’oasis ne me vient afin de coopter ce songe humain qui est de tout connaître. Je confie à la plume des poètes le soin de grimper aux étoiles pour se baigner dans l’immensitude.

La forêt épaisse recèle des visiteurs dont les poils drus effleurent les feuillages. Dans la brume de petits corps se roulent en boule en sentant les moiteurs qui approchent. Des odeurs de fauves ou des parfums de fleurs. Les yeux se lèvent vers le ciel et trouvent des nuages. Les cimes les abattent. L’atmosphère devient lourde. Les caresses de moins en moins douces. Les chants se sont tus. Une pluie méchante transperce les rêves. Des silhouettes armées d’une virulente pestilence commettent les pires sacrilèges et foulent d’un pas profane les cathédrales vertes. Des vapeurs chargées de haine sortent de leur bouche et annoncent des gouffres amers.

Les lois de la nature ont toujours été troublées par la rudesse des hommes. Tous ne viennent pas ici pour planter des arbres ou collectionner des pétales de roses. Leur musique est parfois odieuse. Des bruits de bottes. Du mauvais temps. Des machines qui écrasent le bois mort et le piétinent. Les insectes se sauvent de toutes leurs pattes quand le danger fait rugir le vent. Piégée, l’écorce préfère durcir en sentant la hache du bûcheron afin que le coup manque son but. L’arbre ne veut pas mourir. Sa salive est prête à mordre. Son énergie se charge de sucs subséquents. De poison et de ciguë. De fulgurances venimeuses.

Les violons pleurent. L’élan se fige telle une blessure que l’on afflige. Les nuages s’éloignent prudemment. Coup après coup, sa femelle renonce et encaisse. Elle casse une branche. Puis deux. Son tronc plie. Elle lâche des larmes. Elle perd ses bourgeons. Elle tombe à genoux. Brisée. La sève continue de couler et l’ancêtre qui la regarde impuissant songe aux repas qu’elle ne fera plus, aux doux moments qu’elle ne connaîtra plus. Elle semble désolée. Elle imaginait qu’ils vivraient ensemble tout l’éternité. Ses envies étaient celles d’un arbrisseau qui veut grandir.

— Je dois me retrouver.

Difficile de prendre du recul quand vous êtes au pied du mur. Je dois néanmoins me décontracter, détendre mes muscles, lâcher du lest pour que mon esprit comprenne sans céder à une nostalgie qui le submerge. Je me souviens d’une méthode pour se relaxer en observant la lunule, cette tache blanche en demi-lune, à la base de l’ongle du pouce. Comme quoi je n’ai pas tout oublié. Force est de constater que par bribes les embruns s’effacent. C’est une sorte de yoga. Le bras est tendu en position assise. Il suffit de le laisser redescendre quand il est prêt, le cerveau guide en lâchant prise. Peu importe le temps que cela prend. La main s’ouvre lentement sur la cuisse. Le regard est posé tel un souffle en attente.

Nous sommes sur Terre pour accomplir une mission bien précise. C’est notre raison d’être et quand on vous enferme en vous empêchant de la réaliser c’est que vous étiez en train de mener d’autres tâches qui vous égaraient. Pas les bonnes. L’âme et le corps ne sont rien, l’un sans l’autre. Parfois le démon de la vitesse les obsède et les annihile. Leurs jours sont blancs et tièdes. L’esprit sans l’intelligence et la mémoire devient une coque vide qui vous condamne à une vie de légume où quelqu’un vient d’étouffer la petite flamme tremblante de l’imagination.

Parfois derrière une malle on trouve un vieux flacon qui se souvient, d’où jaillit toute vive une âme qui revient. Mille pensées dormaient, chrysalides funèbres, frémissant doucement dans les lourdes ténèbres et les voilà qui se réveillent, qui dégagent leurs ailes et prennent leur essor.

— Bonjour toi !

Quelqu’un vient de s’approcher. Elle n’a pas peur. Toute fine, elle projette son ombre sans encore réclamer de caresses. Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau. L’absence fait fantasmer la présence. Muse et Madone, métamorphose de tous mes sens, son haleine est un parfum mystique qui me sauve des abîmes profonds. Lorsque plus rien ne me ravit, cet ange gardien m’éblouit comme l’aurore après le néant de la nuit. Il semble exister un aimant entre les âmes qui se retrouvent. À l’ombre de ses cils, enchanté par les promesses de ses rubans mutins, je n’ai de cesse que de contempler ses petits bras et ses petites jambes qui composent son corps charmant. Cette rêveuse orientale qui me fait les yeux doux me rappelle tellement Capucine.

@brunosanmarco 2021 – tous droits réservés

7 commentaires sur « Le bleu du ciel n’est pas toujours gris (7) »

  1. Un texte contemplatif…
    La relaxation avec la lunule se fait uniquement par le pouce. Gauche ou droit. Cela peut durer plusieurs minutes comme simplement quelques secondes.
    Certaines personnes peuvent rentrer en méditation profonde, une extase proche de la transe.

    Cet homme comprend que la solitude peut devenir son alliée.
    Il est son meilleur ami pour retrouver ses souvenirs.

    Par rapport à mes goûts, j’attends de l’action, vivement une voix humaine, ou animale….
    Un évènement, une surprise…
    À demain cher penseur inconnu dans les nuages 🙂

    Aimé par 2 personnes

      1. moi je voudrais que ça s’anime un peu. Il y a de belles réflexions sur la solitude et l’enfermement mais ça manque un peu d’histoires de fesse et de trahisons pour l’instant.

        Aimé par 2 personnes

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