— Viens là. Je te reconnais. C’est toi. Noire et pourtant lumineuse.

Tel un astre éclipsé qui sort de la pénombre, ma belle visiteuse n’ose pas avancer. Comme si elle portait un grain d’encens plus précieux qu’un diamant. Tétanisé par la rencontre, bien qu’aimanté par ma présence, son corps rond reste en arrière. Le feu de ses prunelles pâles me contemple fixement. Sa tête se pavane avec d’étranges grâces. Pourtant à son attitude, malgré une tristesse insondable, on sent que ses mouvements trahissent une ivresse et une lente gourmandise. Sa peau est mousseline ou velours. Elle cache un joli poignard qui l’encombre. Il ne jaillit de son étui que pour tuer et les regards qui le devinent périssent d’humeurs assassines.

— Allez viens Capucine. Ne fais pas ta farouche.

La demoiselle en deuil n’a pas changé. Capucine est une araignée que j’ai apprivoisée quand j’avais dix ans. Nous avons partagé nos loisirs et briller à travers les mêmes larmes. Ma mémoire vient donc d’ouvrir un gouffre gigantesque. Éperdue de reconnaissance, ma main s’enivre du plaisir à caresser les pétales de son corps électrique. Le petit animal se laisse faire. D’un air placide et triomphant, cette fleur vivante avance à quelques centimètres. La contorsionniste tressaille à chaque effleurement comme si l’alcôve de ma paume lui était devenue étrangère et qu’elle avait oublié les confidences que je lui faisais jadis en chatouillant sa poitrine duveteuse.

— Tu te souviens quand on jouait aux monstres qui venaient d’autres planètes ?

Dix ans c’est également l’âge que j’avais quand je vis débarquer en rage mon père pour me récupérer au poste de police. En plein après-midi, alors que j’étais censé être à l’école, j’avais été surpris par un honnête commerçant tandis que je lui volais un jouet dans ses rayons. Il s’agissait un chevalier sur sa blanche monture tenant une lance entourée de l’écharpe aux couleurs de sa promise. Je n’étais pas organisé. J’aurais dû engager du personnel qualifié pour faire le guet. Conforté par l’absence de conventions sociales qui régissent l’éducation, mon paternel m’a bruyamment administré un traitement de choc qui m’a empêché de m’asseoir pendant une bonne semaine. À l’époque, les âmes étaient nues et affamées, il existait trop de devoirs envers soi-même. L’épanouissement des personnalités, le respect des différences, la recherche de la vocation, n’étaient pas des priorités pour les parents dépassés par toutes formes d’enchérissement. Le sont-elles devenues malgré le fondement de la morale et la crainte du jugement dernier ?

— Tu as faim ? Tu veux du pain ? Je n’ai pas de mouches. Il faudra te contenter de ce que je te donne.

L’effrontée ne répond bien sûr pas. Elle s’est peut-être endormie. Il eut été d’ailleurs dangereux qu’elle agisse autrement. Mon séjour aurait été agrémenté d’une physionomie schizophrène apte à le rendre plus long.

— Viens voir.

J’ai bien sûr compris que Capucine n’est pas la vraie Capucine. Je ne suis pas aussi dément que les apparences le laissent supposer. Il doit bien y avoir une réponse à tout ceci. Elle ne vient pas encore, mais je pense la trouver à terme. Il me faut du temps. Laisse-moi réfléchir chère amie. Laisse-moi ma chance.

— Juste un instant.

Cher arthropode, en restant toi-même tu provoques en moi une joute verbale, une confusion d’idées, un amalgame de figures philosophiques où répondant à sa mission l’intelligence marque de son empreinte chaque lever de sourcil. Maintenant que Capucine est revenue, d’autres figures du passé vont peut-être réapparaître. Existait-il une Madame ?

J’en rêve à cœur ouvert. Une délicieuse femme aux vagues qui me submergent, dont je ne pouvais jamais quitter le mystère qui l’auréole, dont j’avais les yeux comme seul paysage et le parfum comme unique tiroir des mémoires. Une déesse au philtre irrésistible dont j’étais curieux de toutes ses curiosités. Va-t-elle me rejoindre cette chère inconnue qui bientôt ne le sera plus ?

@brunosanmarco 2021 – tous droits réservés

6 commentaires sur « Le bleu du ciel n’est pas toujours gris (8) »

  1. Si la geôlière ne se pointe pas dans le prochain épisode, il va nous taper une durite le garçon 🤪🕷

    La description de Capucine est ben ben fine (intelligent à la mode québécoise)

    Un truc anodin, mais j’aimerais bien savoir quelle est la température, pour identifier un peu où il se trouve. Plutôt frisquet genre en russie, ou carrément moite type Guyane.

    À demain Capucine !

    Aimé par 1 personne

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