Le visage taillé au burin, le teint rugueux, le visage crevassé, le nez en patate, les yeux lançant des haches ou des étoiles, les cheveux en bataille, on sent la tradition qui coule en plaies ouvertes sur ses traits marqués au fer rouge par le soleil. N’allez pas là où le chemin peut mener. Ce réalisateur de films né dans une roulotte si l’on accompagne ses rêves croit fortement à cette phrase de Ralph Waldo Emerson : « N’allez pas là où le chemin peut mener. Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace ». Peut-être émerge-t-il d’une lagune après s’être bataillé avec un taureau récalcitrant ou après avoir ferré un cheval de Camargue enlisé dans la boue des marais. Ou bien se rend-il à un concert improvisé de flamenco par des gipsy locaux. Ne cherchez pas les futilités dans son regard de plomb, le vent qui s’y trouve est une tempête.

Un homme libre ne s’encombre pas de futilités. Un homme libre sait tailler une flûte dans un roseau, tresser un panier ou rempailler une chaise, accomplir mille petits gestes de la vie quotidienne qu’ont oublié la plupart des autres. Un homme libre est comme le vent. On ne sait ni d’où il vient ni où il va, et pourtant il va quelque part. Un homme libre a le sens de la fantaisie. Un homme libre sait surtout ce qu’il y a dans le cœur de ses semblables.

Le réalisateur Tony Gatlif et son "Géronimo" en avant première à Perpignan

Est-ce la peur de ne pas vivre l’instant à cent pour cent ou la crainte de ne pas pouvoir raconter ce qui a été oublié qui l’animent ? Ce qui l’intéresse ne se trouve dans aucun livre scolaire. Sa vie fait partie d’un univers où l’on ne peint pas les secondes, personne n’est là pour les sculpter ou en faire des œuvres d’art. On les mange, on les dévore, on les honore. On les jette au milieu des flammes et on danse autour. La seule chose qui reste, c’est la culture, la tradition, ce qui est appris depuis le berceau et en grandissant se mélange au sable, au sel, à l’eau colorée des étangs, à l’incertitude des routes. On devine ce besoin essentiel chez lui de laisser s’épanouir l’émotion, plutôt que de la provoquer brutalement.

Chez les Tziganes on trouvait des musiciens et des danseurs, des forgerons, des maquignons, des rétameurs, des rempailleurs, des vanniers, des guérisseurs, mais jamais de peintres ni de sculpteurs, rien qui fût à leurs yeux hors de la vie. Leur danse et leur musique n’étaient jamais les mêmes. Éphémères, elles suivaient l’inspiration du moment. On ne jouait pas du violon, comme dans les salons, en lisant une partition, on jouait selon l’heure du jour, l’émotion de l’instant, à l’oreille, à l’instinct.

Liberté, le nouveau long métrage de Tony Gatlif, sort en salle aujourd'hui.

Tony Gatlif part souvent de faits réels ou biographiques pour composer son canevas. Il brode une vingtaine de pages puis ensuite laisse sa caméra se promener. Il ne dirige pas, il incite ses acteurs à retrouver les étincelles qu’ils portent en eux. Il y guette le renouveau mais également le respect de l’ancien. Dans ce film qui se passe en 1943, il décrit la vie des Bohémiens, univers de liberté à la fois fermé et ouvert, fier de ses traditions, où les enfants sont rois. La joie et l’insouciance sont parfois de courte durée, surtout quand en période de guerre et de chasse aux juifs la Milice les menace à chaque instant, les incitant à reprendre la route loin des rafles, loin de la pseudo civilisation, à fuir le danger de la déportation et à vivre leur destin. Ailleurs.

Les cordes de guitare vibrent au rythme des barbelés. Les écoles mentent et disent trop peu souvent vrai. Il est interdit de ne rien posséder. Aucun pathos rébarbatif, du sentiment brut, du langage qui ne pète pas plus haut que sa selle, de l’affection virile, de l’amour sauvage et timide, des vagues d’espoir et des ondes de tristesse, du sourire en grappes, du passé qui se charge de l’avenir. Les films de Tony Gatlif sont des odes lyriques à la nature, à l’humanité authentique, à la vie sans fard, à l’opposition des cultures, au chassé-croisé entre les esprits et les dieux des arbres qui poussent de travers, aux destins sans frontières, aux horizons sans limites, aux chevaux qui foncent dans le tas sans se poser des questions.

« Il n’y a pas de territoire autre que la route… »

Nowowak

2 commentaires sur « La liberté selon Tony Gatlif »

  1. Excellente critique.
    Je connais Tony Gatlif en tant que réalisateur, je découvre l’écrivain.
    Bien envie de le lire !
    J’apprécie cet homme, pour ses valeurs et ses qualités artistiques incontestables.

    Aimé par 1 personne

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