J’initie une nouvelle chronique intitulée « Pour qui je me prends ? » où j’épouse la silhouette d’un(e) écrivain(e) renommé(e) et le temps d’un hommage plutôt particulier j’enfile son costume. Le premier texte sera consacré à Desproges puis suivront Beigbeder, Fernando Pessoa, Christine Angot et dans un ordre aléatoire Nietzsche, Einstein, Amélie Nothomb, Victor Hugo, Leïla Slimani, Fabrice Luchini, Cioran, Marc Lévy, etc.

Je croise les jambes en m’attablant à une petite terrasse de bistrot qui sent bon l’été, les cigales m’accompagnent et je demande à la serveuse un demi bien frais. Elle porte un tablier comme aimait en porter ma grand-mère. Elle pose délicatement mon verre sur la nappe fleurie et une larme coule sur ma joue. Ma grand-mère avait les mêmes. Ce n’est pas une antiquité, elle n’est pas si ancienne. On doit en trouver encore aujourd’hui. Elle est en toile cirée à fleurs. Cette nappe est toute mon enfance. Les tâches partaient assez facilement. Ma grand-mère aussi quand elle était fâchée. Elle claquait la porte et on ne la voyait plus de la journée. Personne ne savait où elle allait. Peut-être au cimetière se confier au grand-père.

Avec une vigilance de guetteur indien, je fais attention à essuyer la mousse qui coule le long du bock. Je l’éponge du doigt avec une touche de regret. Chaque gorgée provençale contient un peu de ma grand-mère. Avec elle chaque jour était une fête. Ces doux et sages moments sont partis sur les routes de la mémoire. Je vous parle d’une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Le temps jadis où l’on écossait les petits pois à plusieurs sur la table familiale quand il ne s’agissait pas de râper des carottes ou de peler des pommes de terre. Tout le monde devait s’y mettre. C’est comme d’aller aux mûres ou aux châtaignes. Le temps jadis où l’on mettait des grains de café dans le moulin, posé sur les genoux, on tournait la poignée avec vigueur et à la fin le café moulu tombait dans le tiroir du bas. La table mise, on mangeait dehors, on crachait les noyaux dans le jardin, bientôt on aurait un verger !

C’était une vie authentique pleine de petits plaisirs, de gorgées de bière, d’enfants qui jouent au ballon, de rues sans voitures, de parties de pêche. On allait à pied au marché avec son cabas, on rencontrait tout le village en achetant ses poireaux et ses courgettes, on discutait des prix, on gardait le tout s’il y en avait un peu plus. Les grandes surfaces n’existaient pas, on trouvait des épiceries qui faisaient quincaillerie et aucun graffiti ne venait décorer leur rideau de fer quand il se couchait vers les dix-huit heures. Le bio n’existait pas car tout était bio. On pouvait goûter les yeux fermés. Les fruits avaient un goût de fruit et les légumes avaient un goût de légume. Dans la cave de ma grand-mère des cageots remplis de pommes attendaient le moment où ils changeraient de vie. Des abricots, des prunes étaient sagement en cellule sans n’avoir rien commis. Leurs rides s’imprégnaient d’une saveur confite. Leur odeur âcre et sucrée s’échappait par les barreaux. Elle remontait jusqu’au grenier. Les fruits ratatinés feraient d’excellentes confitures.

Ce qui était abîmé était gratuit. Cela rendait service aux commerçants de les prendre. Il n’y avait pas de mendiants et de clochards à l’époque pour guetter la fin du marché et se bousculer entre compères pour vider les poubelles et les cagettes, s’emparer avec fièvre des déchets comestibles. C’était le second marché, celui des pauvres, des sans abris, des morts de faim. Aujourd’hui c’est interdit. La police patrouille. Des caméras sont fixées l’œil sur les bennes à ordures. Le capitalisme est en jeu. Les pauvres ne payent pas de loyer et si en plus ils mangent gratis ils vont faire des émules pense le gouvernement.

Le dimanche on achetait des gâteaux. On connaissait les goûts de chacun. Il y avait le spécialiste des religieuses au chocolat (surtout pas au café sinon il vous aurait fait un scandale). Le spécialiste de la tarte aux fraises, de la meringue, du flan à la vanille, du pudding. Chacun le sien. La boîte était fermée par un ruban et ouverte avec anxiété une fois l’heure du dessert arrivée. On sortait le mousseux et le prélude à une bonne sieste pouvait démarrer. Le matin, on allait d’abord à la messe. On ne croyait guère au pouvoir de la prière mais le spectacle était gratuit. Enfants on mangeait des bonbons, on fourrait les emballages dans les troncs, on se levait quand il fallait s’asseoir, on s’asseyait quand il fallait se lever. Plus les gens nous regardaient de travers plus on rigolait.

A la même pâtisserie, j’achetais mon pain au bon blé, je ne demandais pas au boulanger s’il comportait du gluten. Il durait une semaine ce pain-là. Les bras chargés de paquets, les gens se parlaient, ils s’invitaient, ils passaient du temps entre eux, ils n’étaient pas pressés, ils n’avaient pas tellement de distractions en dehors des commissions. Pas de portables, d’ordinateurs, de téléviseurs, la technologie n’avait pas détruit le monde. Il y avait encore plus d’arbres que de maisons et des hamacs s’étendaient entre ces géants. Les plaisirs quotidiens suffisaient. Un bon livre et un verre de jus de pomme. Du cidre les jours de fête.

Allongé dans l’herbe, on appréciait le congé, le travail était loin. C’était le ouiquende. Le jour du Seigneur. On bénissait donc chaque seconde. Les fourmis nous escaladaient, les papillons nous distrayaient, les marguerites nous chatouillaient les mollets. Le pantalon de velours déboutonné après le repas dominical, on arpentait les songes, on savourait les dessous affriolants des petites phrases et autres plaisirs minuscules. Le luxe était dans la vie simple, dans le rossignol qui ne chante que pour vous, dans le ciel sans nuages et sans avions, dans l’odeur du sureau, dans l’eau qui coule dans la rivière, dans les rochers qui vous servent de sièges.

On glissait vers l’automne. Les pluies molles et lancinantes viendraient bien assez tôt. Elles feront un magnifique sujet de conversation. Les premiers frimas de l’hiver feront l’actualité. Les gens sortiront moins. Le marché n’aurait plus que quelques stands. Les irréductibles. Le baromètre serait dans toutes les bouches. La rentrée passée on parlera de la température froide pour novembre. Certains aventuriers prétendront qu’il pourrait bien neiger. Les enfants n’en perdraient pas une miette et chaque matin ils examineraient leur luge, frotteraient le bois, chaufferaient les freins, attendraient patiemment le grand jour.

Nowowak

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